Rien de grave ; Justine Lévy

Rien de grave

558

_Rien de grave

Justine Lévy

Stock

195 pages

558

__« Tu t’attendais à quoi? Je lui ai dit. Tu crois que ça va être facile de me quitter? Tu crois que je vais te laisser faire comme ç ? J’ai lancé le cadre par terre, le verre s’est brisé mais comme c’était pas assez, j’ai bondi du lit et j’ai déchiré la photo, celle qu’il prétendait tant aimer, la photo de nous deux en mariés, beaux et légèrement ridicules, il y avait tant de monde qu’on ne connaissait pas à notre mariage qu’on est partis avant la fin. Il a eu l’air triste, plus de la photo déchirée que du fait de me quitter. Il a toujours été fou avec les photos. Parfois je me disais qu’il n’aimait les choses de la vie que pour les voir un jour en photo. Moi c’est le contraire, rien ne me fait plus peur qu’une photo de bonheur avec toute la quantité de malheur qu’elle promet, qu’elle contient, mais sans le dire, en cachant bien son jeu. Je ne savais pas encore que c’était la meilleure chose qui puisse m’arriver, qu’il me quitte. Comment j’aurais pu le savoir? Il était toute ma vie, sans lui je n’existais pas »

__Il est de ces livres pour lesquels on lâche tout. Au revoir mes autres lectures, vous allez devoir m’attendre encore un peu (moi qui galère à vous lire en ce moment). En effet, Solène, avec sa chronique, a su me convaincre. Jusque-là, j’ai toujours résisté à l’auteur, je n’avais jamais ressenti le besoin de faire sa « connaissance », d’autres me faisaient davantage de l’œil. Puis, finalement, en quelques jours tout a changé. La période, peut-être. Solène, je le disais. Une journée de pluie orageuse…. vous voyez le délire, passons sur les détails, ils ne sont pas intéressants. 

_« Si je pleure, je vais tomber. Et ça voudrait quoi, tomber amoureuse, tomber malheureuse? On ne peut pas tomber un peu. Quand je tombe c’est toujours de haut » 
p.219
(perfection, bonsoir, acte I)

__Une fois commencé, je ne l’ai plus lâché, donc. C’est l’histoire de Louise et d’Adrien. C’est l’histoire de Justine, mais qu’importe. Il s’agit d’une histoire d’amour, mais une histoire d’amour achevée. Adrien a quitté Louise. Adrien a quitté Louise pour Paula. Paula qui, à la base, était avec son père. Après, le père, le fils, logique (125eme degré). C’est l’histoire d’une rupture, d’un cœur brisé, d’un vide. D’une fille qui se sent abandonnée. D’une jalousie qu’elle a su refréner. Refrénée mais dans quel but? Puisque dans le fond elle avait raison.
Ce livre, c’est évidemment la plus vieille histoire du monde, celle d’une histoire d’amour qui s’éteint. C’est l’histoire d’une fille qui nous livre sa vie, ou disons, un passage de sa vie ; sa relation avec ses parents, la maladie de sa mère, la sur-protection (ou presque) du père, son histoire avec Adrien. Adrien et sa vanité, sa pseudo-compétition, puis de Louise et sa nouvelle relation, avec un petit peu de temps, avec Pablo.
__Avec une plume rythmée, concise, sans respiration, Justine Levy, dresse le portrait d’une femme triste, blessée, trahie, qui a perdu l’amour. Son portrait. Elle n’est tendre ni avec l’entourage, ni avec elle. C’est appréciable, objectif. Lucide, mais aussi vide. L’auteur écrit noir sur blanc les étapes d’une relation amoureuse, sa fin, et ce qu’elle implique. Ce que peut être parfois un couple ; quand l’un des deux ne devient que faiblesse, quand on fait la connaissance de l’auto-destruction, quand seul le manque de confiance (en soi) fait avancer, parce que coûte que coûte on veut être aimé de celui ou celle qu’on aime, ou disons continuer à l’être malgré la distance créée, l’évolution subie, le temps passé, et qu’inévitablement on préfère nier… me comprenez-vous? Qu’importe. Ce texte, c’est les étapes par lesquels nous devons passer (sans faire de généralité, aucune), pour accepter l’inacceptable ; perdre celui que nous aimions,  le couple que nous faisions, la symbiose qu’on croyait, qu’on fantasmait (parfois), jusqu’à la reconstruction, puis l’espoir. L’espoir d’une nouvelle rencontre, d’un nouveau souffle, d’un nouvel amour. Puisque c’est surtout ça, l’Espoir. Se réinventer, se reconstruire, avancer, grandir, et retenter. Puisque dans le fond, il n’y a rien de grave. Sur l’instant, évidemment, on ne le voit pas, on ne veut pas le voir, c’est brûlant et asphyxiant, mais il n’y a rien de grave, et la citation ci-dessous le prouve.

_« La vie est brouillon, finalement. Chaque histoire est le brouillon de la prochaine, on rature, on rature, et quand c’est à peu près propre et sans coquilles, c’est fini, on n’a plus qu’à partir, c’est pour ça que la vie est longue.
Rien de grave
 » 
p.220

__Je dois admettre avoir peu jugé le style, la forme (qu’importe comment l’appeler), je me suis laissée transporter par les mots, par le rythme, et par le fond, évidemment. J’ai réfléchi, beaucoup. Me suis dit, à certain moment, que l’amour rendait bête. Il rend bête quand nous sommes heureux ; il rend niais, poétiquement niais bonbon chamallow, même s’il rend Beau, magnifiquement Beau. Mais, quand il se termine, il rend pathétique, affreusement tragique. Tous égaux (ou presque) face à ce pathos ridicule. C’est à la fois rassurant et ahurissant. Rassurant et suffocant. On se met en parallèle, inévitablement, on pense à ce que nous faisons, disons, dans la même situation, nous songeons à ce que nous faisons vivre/subir à nos proches avec nos complaintes, nos messages, nos discours, nos mots, nos blessures, parfois nos silences, et nos douleurs. C’est pathétiquement triste. Tenter de conter ce vide… pour le remplir d’amertume, de souvenirs, tenter de faire revivre l’histoire, la relation, la faire vivre encore un petit peu, s’y accrocher, c’est effrayant, totalement effrayant, mais à la fois totalement bénéfique. Parce que oui, c’est bénéfique pour avancer, pour se reconstruire. Et c’est ce qu’est ce livre. Une preuve. Ou sa définition parfaite, comme vous le voulez. Je me répète, probablement. Je vous l’accorde, c’est parfois un peu lourd à lire, comme avec Jules Gassot, ce n’est pas simple, mais c’est aussi un de ces livres pour lesquels on se dit : « c’est d’une incroyable justesse, et parfois, l’écriture sauve tout. » Oui, l’écriture sauve. Fait prendre du recul. Puis, il y a cette fin. Cet espoir. Cette lumière qui hurle qu’après tout la vie continue, et qu’elle ne se résume pas qu’à une seule histoire d’amour – fort heureusement!

_« Peut-être qu’il le fallait pour savoir un jour ce qu’aimer veut vraiment dire. Aimer ça ne veut pas dire se ressembler. Aimer ça ne veut pas dire être pareils, se conduire comme deux jumeaux, croire qu’on est inséparables. Aimer c’est ne pas avoir peur de se quitter ou de cesser de s’aimer. Aimer c’est accepter de tomber, tout seul, et de se relever, tout seul, je ne savais pas ce que c’est qu’aimer, j’ai l’impression de le savoir aujourd’hui un peu plus. » 
p.214

__Pour conclure, c’est un livre que je recommande. Assurément je laisserai une nouvelle chance à Justine Levy, puisque je suis conquise. J’ai recopié beaucoup d’extraits, et suis certaine qu’il peut faire partie de ces livres qu’on reprend plusieurs fois au cours de sa vie.
Maintenant, je vous laisse avec ce passage là, immense, dont je suis tombée en amour.

 ★★★★★

_« C’était marrant, avant, de discuter avec toi C’était marrant quand j’aimais tout de toi, toi en bloc, tes faiblesses, tes défauts, je les aimais aussi tes défauts, et j’aimais quand on discutait, j’aimais avoir tort contre toi, et raison avec toi, et t’embrasser, et te couper la parole pour lancer oh là là là tu as la peau douce, et jouer au bébé, et jouer à l’adulte, et mettre un doigt dans ta bouche pendant que tu parlais pour t’énerver un peu, toucher tes dents, te retrousser le nez, te malmener, je t’appartenais, tu m’appartenais, tu le sais bien qu’on était comme ça. Là, j’ai plus envie. Je n’ai même pas de peine. Je voudrais bien, mais je ne peux pas, je te trouve trop assommant, presque risible, et puis je suis devenue un bloc d’égoïsme maintenant, rien ne se glisse entre moi et moi, ni la tristesse ni le malheur, je ne laisse entrer que le plaisir, oui, j’ai cette capacité-là, moi, de filtrer ce qui m’arrive, de choisir, j’ai choisi de ne pas être triste, ou quelque chose en moi a choisi pour moi, je ne sais pas, je n’ai pas envie de savoir, ça ne m’intéresse pas. Pourquoi j’ai demandé une bière? Je déteste la bière.  » 
p.166
(Perfection bonsoir, acte II)

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  1. Ah une belle lecture pour ma part également, dont j’avais été attirée par le côté « autobiographie people » au départ pour finir happée par l’écriture. Je suis très admirative de la plume de Justine Lévy pour avoir su mettre des mots d’une justesse (!) sur une histoire d’amour dans le fond fort commune.

    1. Je t’admets que je ne connaissais rien au côté people, j’ai appris tout ça pendant ma lecture aha. Je comprends que tu sois admirative, je le suis aussi. Ce n’est pas évident de faire du bon avec un sujet ressassé !

  2. ah génial ! j’adore Justine Levy, j’ai tout lu d’elle – Mauvaise fille (ou le récit hallucinant de son enfance et de la mort de sa mère) et puis le dernier, La gaieté où elle raconte son apprentissage de la maternité – elle écrit comme elle respire, comme si elle était en apnée, j’adore ça et pas de compassion envers elle – j’ai beaucoup aimé Mauvaise fille pour les relations avec sa mère et son père (et maintenant que tu le sais, j’ai découvert derrière l’image people un homme très aimant et protecteur) .. j’ai écrit des chroniques sur chacun (mais celle de Rien de grave a disparu..), j’achète ses livres sans me poser de questions.. bon maintenant va-t-elle continuer à écrire ??

    1. Il faudrait que je relise tes chroniques dans ces cas. Je dois admettre être à mille lieux de son histoire personnelle, et ça m’intéressait peu, mais à découvrir dans ces livres, finalement, je suis pour puisque celui-ci fut une sublime découverte. (le côté people ne m’a jamais intéressé).
      Pourquoi ne continuerai-t-elle pas à écrire? Le manque de sujet?

      1. Disons que jusque-là ces livres tournent autour de sa vie personnelle (sa mère, sa rupture, la maternité) .. Mais moi je veux qu’elle écrive encore ! J’ai découvert comme toi en lisant le livre qui elle était. J’en savais rien du tout à l’époque. Puis je l’ai vu en interview. (Vue)

        1. Ah oui, je ne l’ai jamais vu en itw il me semble, ou peut-être sur LGL pour la sortie du dernier, mais je ne suis pas ultra convaincue. Je me demande si j’en avais pas parlé avec « Laroussebouquine », je mélange tout 😀

  3. Ta chronique m’ a fait un bien fou. Etant en pleines révisions, la fluidité de tes phrases m’a transportée ailleurs. C’est un texte très beau,très travaillé mais qui semble également spontané!

     »L’amour rend bête  »ca me fait penser à une phrase de Bel Ami. Madeleine Forestier exprime sa hantise de tomber amoureuse en disant que l’amour rend idiot !!

    Assurément tu nous donnes très envie de plonger dans cette lecture qui m’a l’air intense !

    1. Merci beaucoup, de me lire (toujours), et d’apprécier !
      Je l’aime bien cette Madeleine, j’ai Bel Ami dans ma PAL, je l’ai commencé mais jamais continué, mea culpa !

      Si tu le tentes, j’espère que tu l’aimeras autant que j’ai pu l’apprécier.

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