La Poésie ; pour qui, comment, et pourquoi?

Je vous préviens, cet article sera immensément long – c’est une habitude par ici, vous allez me dire?
C’est vrai, mais cette fois… c’est encore plus long !
Ceci étant dit, comme il y a de fortes chances qu’il soit le seul cette semaine, je me l’autorise.
Quai des Proses reste quand même ma maison !
Faites-vous un thé, une tisane, une grenadine… et sortez les cookies.

Vous

La Poésie ; pour qui, comment, et pourquoi ?

Toutes ces questions que l’on se pose et auxquelles je ne répondrai pas forcément…

___Tout a commencé par mes articles. Rimbaud, Baudelaire, Vian. Puis il y a eu vos commentaires. Certain(e)s d’entre vous m’ont dit avoir du mal avec la Poésie. D’autres encore ne savaient pas par où commencer, ni même où chercher. Parce que oui, il existe des milliards de Recueils, et encore plus de Poètes. Parce qu’il y a ces livres, il y a ces chansons, puis ceux qui poétisent en silence. Je l’ai dit souvent, ou trop, assurément… La poésie est partout. À partir du moment où l’on ouvre les yeux, à partir du moment où l’on observe, à partir du moment où l’on écoute et se laisse imprégner… mais aujourd’hui, je voulais l’aborder davantage. De manière peut-être plus ludique, ou disons, moins abstraite. Je vais être honnête, l’idée que je vous propose ne vient pas de moi, non, j’aurais adoré, mais ce n’est pas le cas! Tout revient à ce cher Arthur Yasmine. Au fil des mails, au fil des mots, au fil de nos échanges ; cette idée lui a traversé l’esprit. Parce qu’il aime la poésie, parce qu’il la lit fiévreusement, la pratique, et la vit. Plus que moi. Moi qui la défends, et la mets en avant, seulement. Aujourd’hui, l’idée a pris forme, après des heures de travail à quatre mains ; celle de vous aider. Celle de m’aider, moi, à mieux saisir. L’idée de dévoiler, ni trop, ni pas assez. Avec le sourire, toujours. Mais surtout, celle de partager, parce qu’à mon sens la Poésie est sa parfaite définition, vous comprendrez pourquoi. 

Mon histoire avec la Poésie

___Comme une banale histoire d’amour, la poésie est entrée dans ma vie par le plus grand des hasards (c’est presque nian-nian ça ?). Bien sûr, à l’école j’en ai fait ; je l’ai étudié, on m’a fait faire des exercices, j’ai eu de jolies notes, puis je l’ai oublié. Je n’ai gardé qu’un souvenir amusant, celui de jouer avec les mots et les émotions. Le plaisir, aussi, de calculer chaque syllabe jusqu’à atteindre l’accord parfait – qui ne l’est jamais, vous vous en doutez. C’est d’ailleurs le seul calcul qui puisse me plaire, à ce jour. Mais n’est pas poète qui veut! Non, non. Je l’ai abandonné, comme j’ai abandonné tant de choses dans ma courte vie. Puis, j’ai rencontré Éluard. Il était là, dans la bibliothèque de ma mère; des petits livres abîmés qui, à mes yeux, cachaient de nombreux secrets… je les ai ouverts, un par un. Il y a eu « Yeux », extrait de Donner à voir : « Mes yeux, objets patients, étaient à jamais ouverts sur l’étendue des mers où je me noyais. Enfin une écume blanche passa sur le point noir qui fuyait. Tout s’effaça. » Je ne comprenais rien – ou peu de chose, je l’avoue ou l’admets. J’interprétais, c’était ma seule chance. Puis il y a eu ma rencontre avec Damien Saez, il y a une éternité maintenant. Il y a Damien Saez à travers ses textes, bien sûr, mais aussi à travers une vidéo. Saez reprenant du Baudelaire : « Femmes Damnées » extrait des Fleurs du Mal. Écoutez-la, et laissez vous imprégner. Bien, maintenant vous comprenez ; il n’en fallait pas plus pour attiser ma curiosité. Je suis allée acheter un tout petit livre qui ne ressemble à plus rien aujourd’hui ; un petit livre qui ne paie pas de mine mais où la poésie y est Reine. Ce fut une nouvelle rencontre : Baudelaire et Moi. Depuis, sa pléiade est mon plus beau trésor, et je ne cesse de le découvrir. Depuis, j’ai fait de nouvelles rencontres. Depuis, j’ai retrouvé la Poésie, et elle ne me quitte plus. Il y a eu Rimbaud. Il y a eu Vian, Shakespeare, et tant d’autres encore. Puis il y a eu Saez de nouveau. Et c’est là où réside le secret dans cette histoire (je ne vous raconte pas tout ça pour rien, hein). Nous étions en 2012, j’attendais le triple album Messina avec impatience (sorti le 17 septembre (merci wiki)). Quelque temps avant sa sortie, donc, si mes souvenirs sont bons (et là, amis Saeziens, vous pouvez me contredire), nous avions eu en téléchargement libre un aperçu de ce nouvel album avec la chanson Les Fils d’Artaud (qui sera la sixième du premier disque Les échoués). « […] aux navires échoués sur les trottoirs aux condamnés, à ces chants des esclaves, à ces océans sans rivage. Aux enfants de Truffaut, à nous les fils d’Artaud. Aux amours sans chapelle, aux nuits  à bouffer ton fiel au coin des abat-jours, aux armes de nos amours, à nos sangs littéraires, à nous deux, à la Terre… » (le texte) Croyez-moi, j’aimais et j’aime tout dans cette chanson. J’aimais tout, mais, parce qu’il fallait bien un mais : Artaud. La colle, les amis. La colle! Qui est-ce que c’est que cet Artaud, dites-moi ?! D’où vient-il, que fait-il, quelle heure est-il ?! (mes pensées ne sont plus cohérentes quand ça me dépasse). Reine Ignorance, de retour ! Et c’est là, où, à mon sens, est et restera le Secret : la Poésie est une histoire de Partage, une histoire de Curiosité, une histoire de Flambeau. D’un Artiste nous passons à un autre Artiste. Un Poète nous amène à un autre Poète, nous prenant presque par la main. Damien Saez me fera rencontrer Artaud. Avec Artaud j’y trouverai ce passage qui me hantera : « Là où d’autres proposent des œuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit. » extrait de L’ombilic des Limbes. Sans Saez, il n’y aurait pas eu Baudelaire, sans Baudelaire, il n’y aurait pas eu Rimbaud. Sans ces poètes il n’y aurait pas eu d’articles ici, et sans ces articles il n’y aurait pas eu, ni Valence Rouzaud, ni Arthur Yasmine. Et ainsi de suite, puisque je n’en suis qu’au commencement. 

Voilà comment aborder la poésie pour la première fois. Suivre ses envies, et s’y plonger. Se laisser guider, aussi. Ça fonctionne la plupart du temps, vraiment. Et si ça ne fonctionne pas, rien n’empêche d’essayer à nouveau… plus tard, encore, toujours !

Article Poésie

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Arthur Yasmine, et la poésie.
L’entretien
(attention, je ne suis pas journaliste, et mon naturel à la bêtise a tendance à vite revenir au galop…)

Commençons par des questions basiques :
D‘où venez-vous ? Quel âge avez-vous ?
Quel parcours scolaire avez-vous eu ? A-t-il un lien direct avec votre besoin de poésie à ce jour ?

___Mais les réponses n’auront rien de basiques, chère Éloa… Arthur Yasmine vient de Paris, où il est né au début des années 90. Pas vraiment du genre élève docile, j’ai tout même pensé que commencer des études permettrait d’apprendre quelque chose. C’était faux, évidemment, mais pour le comprendre, je dus éprouver le sentiment poussif d’un dressage social – ce que je n’ai jamais voulu accepter. J’ai donc recommencé plusieurs fois mes études, en accumulant çà et là les premières années (licence de Philosophie, Lettres Supérieures, École du Louvre) puis, finalement, en choisissant de piétiner définitivement mon cursus scolaire. Ce fut douloureux, comme tout processus de marginalisation, mais la Poésie fut déterminante. Donc, oui, ce parcours a un lien direct avec mon besoin de Poésie, à l’époque comme à ce jour : soit elle servait à m’enfoncer dans le remâchement intérieur de l’étudiant dégoûté puis du fonctionnaire névrosé par l’Éducation Nationale ou son État ; soit elle me contraignait à faire face à la parole du poème, c’est-à-dire à me mettre en avant – agir –, réaliser la Poésie dans ma vie. Parmi les nombreux échos narratifs qui traversent Les Clameurs de la Ronde, il y a justement celui-là ; ce qu’on pourrait appeler une révolte.

Vous parlez à la troisième personne en début de phrase, ne dévoilant pas votre âge, restant flou. Arthur Yasmine est-il un personnage quand il doit aborder la Poésie?
Pourquoi ce « Il » se transforme-t-il doucement en un  « Je », dites-moi? 

___Plus qu’un personnage, c’est un héros ! Et je vous dirai tout, c’est promis, mais non tout à fait dans la netteté du langage usuel. Vous parlez de flou. Oui, c’est ça, c’est le miroitement mystérieux d’une parole ouverte. Dans nos sociétés occidentales où l’individualisme outrancier désire se saisir entièrement et sacrifie tout au culte du narcissisme, le poète doit passer du je au il, passer du lyrique à l’épique, passer du sentiment individuel au mouvement fraternel. Je vois justement en ce passage l’ouverture de la parole. La langue française désigne d’ailleurs ce phénomène par un superbe mot d’origine grecque : l’énallage. Ce dernier contient toute l’œuvre d’Arthur Yasmine : Les Clameurs de la Ronde est le livre du je ; le prochain, qui viendra dans sept ou vingt-huit ans, sera celui du il.

Quand on ouvre Les Clameurs de la Ronde publié par Carnet d’Art, on trouve en exergue une citation de Jacques Le Tesson ; vous m’aviez déjà avoué votre instinct de constellation, croire en la Poésie par un passage de flambeau – ce qui rejoint mon parcours et l’hypothèse citée plus haut – quel livre , ou quel Poète, fut au commencement de cet amour ?

___Ayant pour ainsi dire commencer la Poésie deux fois, j’en donnerai deux : les Œuvres complètes d’Arthur Rimbaud, ensuite la poésie des Anciens comme celle des Fragments d’Héraclite, de l’Iliade d’Homère ou des Carmina de Catulle. 

___Alors restons sur Rimbaud, un moment. Rimbaud et ses Illuminations. Baudelaire et ses Fleurs du mal. Ils sont les poètes les plus lus à ce jour (il me semble). Deux poètes que tout oppose, ou presque. Rimbaud est, à mes yeux, probablement le plus difficile à comprendre des deux. Baudelaire, étant un peu plus « accessible ». Comment faire accepter à un futur lecteur le fait de non « rationaliser » un poème ; de se laisser juste emporter par une structure musicale et la beauté du mot – des mots, sans l’effrayer? Que lui diriez-vous? Ensuite, pensez-vous que la poésie soit accessible à tout le monde – ou chaque poète, disons? 

___Pourquoi ne pas remplacer les réflexes usuels de la raison par des élans plus physiques voire charnels? La fascination qu’exerce un poète et le désir de le lire me semblent une excellente manière de se laisser emporter comme vous le dites justement. La meilleure façon d’entrer dans l’œuvre d’un poète est de commencer par ses plus grandes réussites, c’est à dire, le plus souvent, ses œuvres les plus renommées. Si l’oeuvre d’un poète peut parfois évoquer au lecteur intimidé quelque amas de fils emmêlés, je crois qu’il faut commencer par tirer à soi le plus beau fil. Pour les œuvres de Rimbaud, par exemple, il faudrait sûrement débuter avec Une saison en enfer ou Illuminations, puis lire ce qu’il écrivit avant, après, autour, afin de comprendre sa trajectoire poétique dans son ensemble. D’une manière générale, je pense effectivement qu’il existe une poésie accessible à tout le monde ; mais ce n’est pas toute la Poésie, c’est sa partie la plus réussie. Mon conseil serait donc de n’approcher que ses productions les plus géniales. À mon sens, face au génie d’un poète, il n’est plus question de rationaliser quoi que ce soit ; nous sommes tout simplement terrassés par le feu du verbe. Quels sont les meilleurs poètes de l’Occident? Je les ai listé dans l’« Avis au lecteur » qui ouvre Les Clameurs de la Ronde, mais je ne me suis pas simplement contenté d’une énumération arrogante. Dans mon action de poète, je revendique la générosité radicale des Plis du voleur, un vaste ensemble d’archives consacré à ces grands poètes, une manière de main tendue vers ceux qui voudraient en savoir davantage sur leurs frères.

___Vous anticipez parfaitement ma prochaine question. Dans cet « Avis au lecteur », vous dites : « Sait-on encore écrire des poèmes? Sait-on encore résoudre les problèmes de la Poésie, par la Poésie? » Vous listez ces noms, il y en a 153 exactement (oui, je les ai compté), 153 qui n’ont pas à s’excuser d’exister. Parmi eux, on côtoie : Ambroise de Milan, Conon de Béthunes, Malifâtre, Nicolas Gilbert… doit-on, nous, lecteurs de poésie en herbe, débutants qui l’assumons, s’excuser de cette ignorance face à cette énumération, face à ces noms que nous ne connaissons pas (ou une certaine majorité, disons) ? _J’en viens ensuite, par logique, au léger bémol de ma critique sur Les Clameurs, et à cette arrogance qui m’a fait sourire –  que vous avez retenu… – et donc à ce « Message aux éditeurs de Poésie française ». Parlez moi un peu plus de ces mots. Que pensez-vous de la Poésie au XXIe siècle? Pensez-vous qu’au fil du temps qui passe, au fil de cette société qui change, évolue… Pensez-vous qu’aujourd’hui la Poésie est en train de s’assagir, ou disons, d’être moins violente, vulgaire, virulente, nécessaire, et influente qu’elle le fut autrefois? Pour faire simple : est-ce ceci que vous reprochez à notre siècle poétique : ne retenir que les pétales de roses et non prendre en compte ses épines ?

___Ma chère Éloa, permettez que je vous arrête de suite. Si cet « Avis au Lecteur » fustigeait quelques personnes, ce n’était sûrement pas les lecteurs, mais bien les poètes contemporains qui ont abandonné la fabrication de poèmes pour faire profession de marasme. Ils bavardent de Poésie partout et ne font de poèmes nulle part, alors que le lecteur n’a pas besoin de blabla : il veut lire de bons poèmes. Dans ce texte, ma solution était donc la plus simple du monde : pour que la Poésie continue de vivre, il faut écrire de bons poèmes. Ma critique des poètes contemporains pourrait ainsi se résumer de la manière suivante : la Poésie ne discute pas, elle se fait. Évidemment, il est plus confortable de discourir sur la Poésie que d’affronter la réalité du travail poétique. Je suis donc d’accord avec votre intuition que la Poésie s’est assagie. 

___Mon cher Arthur, je vous permets beaucoup de choses, mais en aucun cas je ne sous-entendais que vous fustigiez le lecteur dans cet « Avis au Lecteur », non. Je vous posais une simple question. Une hypothèse possible. J’attendais votre réponse, je l’ai eu. Et elle me convient, même si je serais plus douce et/ou modérée; il n’est pas évident de savoir si ce que nous produisons est un bon ou un mauvais poème. Je critique, ici, oui, mais j’écris aussi. J’ai les deux rôles, même si je ne me dis pas Poète, mais me sens visée… égocentriquement.  Mais bref, il ne s’agit pas de mon entretien, ni totalement d’une conversation. Revenons-en à nos questions : __
___Si vous deviez citer le plus grand poète vivant à ce jour qui serait-il? 

___Me considérant comme un de ses disciples infidèles, je dirais Yves Bonnefoy, mais pour rester tout à fait infidèle, je crois aussi qu’il faudra s’armer de quelque lucidité. Le plus grand poète vivant à ce jour ne sera découvert qu’après sa mort. C’est terrible à dire, mais un poète comme Vincent La Soudière, sûrement l’un des plus grands de la deuxième moitié du XXe siècle, ne commence à être découvert que depuis quelques années. Si rien ne change, cela continuera : les poètes de talents préfèrent se donner la mort, ou du moins, choisir quelque exil intérieur, quelque posture d’individualisme nihiliste, plutôt que de se battre fraternellement en vue de retrouver leur place d’honneur au sein des arts contemporains. 

C’est quand même très triste de penser que le plus grand poète, à ce jour, ne sera découvert qu’après sa mort, même si, à mes yeux, toujours…
__Quel livre, et quelle édition choisiriez-vous, si vous deviez conseiller mes abonnés – ceux qui se sentent perdu pour commencer en Poésie?

___Oui, c’est à pleurer ; et c’est pourquoi j’écris avec tant de vitalité : il faut que les poètes retrouvent leur majesté. Si ma poésie pouvait servir à d’autres, je voudrais que ce soit en ce but, pour qu’un poète aussi précieux que La Soudière, par exemple, soit reconnu comme tel.
___Pour cela, il revient à tous les impatients de se lancer dans les lectures qui les attirent. Je leur conseillerais de s’orienter vers des noms qui les ont toujours attirés, sans qu’il n’aient pourtant osé franchir le pas. Comme je le disais plus haut, leur choix devrait répondre à quelque élan de vie – une fascination, un désir ou un besoin spirituel – l’important serait qu’il suivent cet élan sans trop se poser de questions. Je les encouragerais à s’éprendre des classiques qui, depuis plusieurs décennies, bénéficient de traductions exceptionnelles : lIliade traduit par Philippe Brunet au Seuil. L’Énéide traduit par Paul Veyne chez Albin Michel. Catulle et Martial traduits par Serge Koster à La Musardine. En outre, le fait de lire les Anciens leur permettraient de comprendre bien d’autres poètes. S’ils préfèrent néanmoins les poètes modernes, ceux du XIXe, dont on parle davantage, on pourra leur conseiller les petits volumes de la fameuse collection Poésie/Gallimard, qui propose un large éventail des poètes.  S’il veulent lire des poètes vivants, je leur conseille d’entrer dans leurs œuvres par ce qu’ils ont fait de meilleur. Pour Bonnefoy, ce sera clairement Du mouvement et de l’immobilité de Douve ou Les planches courbes. Pour Jaccottet, ce sera sûrement À la lumière d’hiver. S’ils ont été intéressés par mes maigres considérations sur Vincent La Soudière, je leur conseille de commencer par Brisants, puis de découvrir les trois volumes exceptionnels des Lettres à Didier : C’est à la nuit de briser la nuit, Cette sombre ferveur, et Le firmament pour témoin. À mon sens, François Esperet pourrait en réconcilier beaucoup avec ses deux premiers livres : Larrons et GagneusesEnfin, pour ce qui regarde les poètes de ma génération, je conseillerais aux hispanophones ou anglophones une certaine Luna Miguel. Les Français pourront apprendre l’existence de Thomas Deslogis et ne regretteront sûrement pas la découverte. 

Puisque vous mentionnez plusieurs maisons d’éditions, parlez-moi de Carnet d’Art.
Pourquoi l’avoir choisi pour ces Clameurs? Comment s’est faite la rencontre? 

___J‘ai rencontré Carnet d’Art en 2013, plusieurs semaines après la publication des premiers brouillons des Clameurs par Stéphane Zagdanski sur son site Paroles des Jours. Un certain Arnaud Idelon, qui travailla pour eux, m’a contacté pour me proposer de contribuer à leur magazine en demandant également le manuscrit de mon livre pour en faire une lecture. Il a lu ce manuscrit avec le plus grand égard et l’a courageusement défendu auprès du reste de Carnet d’Art. Rapidement, nous avons choisi de collaborer en vue de le publier. De 2013 à 2015, j’ai donc passé deux ans à travailler inlassablement Les Clameurs de la Ronde, tout en poursuivant mon travail sur la rhapsodie. Ainsi naquirent d’ailleurs « La lyre du rhapsode » parue dans le Carnet d’Art n°02 consacré au Temps, puis « L’errante à Éleusis », parue dans le Carnet d’Art n°04 consacré au Rire. En ce sens, le choix de Carnet d’Art s’est d’abord fait pour leur confiance au regard de mon cheminement poétique. Il s’est ensuite fait pour la liberté qu’ils m’offraient dans la manière de fabriquer ce livre et de le défendre. J’ai pu participer à tous les processus de création du livre, notamment la mise en page, que je considère comme un ultime geste poétique. Nous travaillons en étroite collaboration, ce qui n’est pas le cas de toutes les relations entre un auteur et son éditeur. Une telle entente s’explique principalement par le fait que nous sommes de la même génération.

Vous le savez, on ne peut pas quitter Quai des proses sans parler d’Amour.
Dans Les Clameurs vous abordez l’amour sous ses différentes formes : l’Amour pour les Poètes, l’Amour pour la Poésie, l’Amour Charnel. Les unes se mêlant aux autres, ne faisant qu’un. De l’invocation aux fragments, en passant par la dispute, l’espoir d’une correspondance, sa fin – inachevée, ou non. Des adieux, puis l’idée de recommencer. À relire, à écrire, à ressentir.  Pour vous, l’amour, est-ce ceci : une perpétuelle adolescence ? Un éternel recommencement ?
Pour finir, donnez-moi un poème, ou un vers qui vous touche particulièrement, symbolisant l’Amour. 

___L’Amour soulève un acquiescement à cet éternel recommencement. Dans ce livre, vous l’avez bien senti, l’amour relève d’un mouvement circulaire, quelque chose comme la giration d’une spirale. Si je devais donc donner un vers qui évoque un certain mouvement d’amour, ce serait celui que je porte sur ma poitrine : « in girum imus nocte et consumimur igni » C’est un palindrome de langue latine traditionnellement attribué à Virgile. On peut le traduire par : « nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu ».

 Question bonus :
Dans Les Clameurs toujours, le poète traverse un labyrinthe ; en est-il sorti ? Si oui, que voyez-vous, Arthur ? 

___Oui! il s’en sort en rapiéçant les fils épars de mémoire qui le guident vers l’issue de sa quête ; et c’est tout l’enjeu poétique des rhapsodies qui achèvent « Les Adieux », la dernière section du livre. Mais cette issue relève d’une révélation plutôt que d’une vision. Je ne me risquerai pas à recouvrir de blabla la nature de cette révélation. Les Clameurs de la Ronde s’achève sur un dernier poème intitulé « Éclair pour la Jeune Morte ». Je laisserai ce dernier répondre par la parole à toutes les questions – c’est ce que la Poésie sait faire de mieux.

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C‘est à cet instant précis où Arthur nous quitte, laissant les derniers mots à Arthur Rimbaud. Une lecture par Denis Lavant du poème « Génie ».
Arthur (Yasmine) dit devoir énormément à ce poème, c’est sa manière à lui de nous dire au revoir, ou à bientôt.

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La conclusion

___Il est 1h26 du matin quand j’écris ces quelques lignes, quand j’aborde cette conclusion. Que dire si ce n’est ceci : j’espère qu’à travers ma petite histoire, qu’à travers les mots d’Arthur Yasmine vous aurez trouvé un petit bout de chemin dans ce brouillard opaque que peut être la Poésie. Je n’ai rien de plus à dire, je crois. Notre seul, et meilleur, conseil reste celui de vous laissez imprégner par sa beauté. J’espère qu’un certain nombre d’entre vous, dès la lecture de cet article, n’hésitera plus devant un livre en librairie. Ou mieux encore, que des noms de poètes auront été griffonné sur des petits bouts de papier. J’espère aussi de tout coeur, et ce, malgré sa longueur, que ce rendez-vous sera un succès auprès de vous… et qui sait, sera le premier d’une liste, elle aussi, immense.
___Pour finir, je tenais à remercier Arthur. Un merci Infini. Un merci pour avoir joué le jeu de l’entretien, pour avoir participé à la construction de cette bulle, pour avoir tenté de nous éclairer, pour nous avoir offert ces Clameurs de la Ronde… mais aussi, et surtout, pour m’avoir supporté. Je me devais de le dire ici aussi. Avoir supporté mon perfectionnisme confronté au sien, ma susceptibilité mal camouflée, mon humeur qui passait de l’ombre à la lumière avec ces envies d’abandonner pour ne rien lâcher. Nous formons « une équipe du tonnerre » ; ses nuages, la foudre, sa lumière, ce bruit… mais il y a eu la Beauté dans cet orage. Vous avez été parfait !

___Pour finir, n’oublions pas ceci. 
___Il y a Baudelaire et Rimbaud qui écrivaient. Il y a Saez qui chante encore. Il y a Arthur Yasmine qui publie toujours. Ils écrivent, et poétisent, tous. Il y a moi qui lis et rature en silence.
Il y a vous qui, pour certains, font comme moi, d’autres qui font comme eux…  Mais ensemble nous faisons vivre la Poésie, alors continuons, c’est tout ce qui compte. Croyez-moi, c’est tout ce qui compte.
___Maintenant, je m’en vais rejoindre Morphée. 

Autres Liens 

Eluard : Donner à voir  ♦ Charles Baudelaire : Les Fleurs du mal
Damien Saez : Messina   ♦ Antonin Artaud : L’Ombilic des Limbes

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  1. Je l’ai lu tout à l’heure, dans le tram. Je voulais le lire plus tard lors de ma pause déjeuner mais impossible de résister. Superbe article, et belle interview ! Tu sais que maintenant je m’arrête souvent aux rayons Poésie ? Je me suis dit qu’à ma prochaine virée à la bibli, je prendrais un livre – et puis tu parles de Saez et là ça me parle forcément ! Donc oui je note je note je note !!!

    1. J’ai réussi ma mission si tu n’as pas pu résister 😉 Merci en tout cas, on l’a énormément travaillé cet article.
      Je suis aussi contente de savoir que tu t’arrêtes au rayon Poésie. Tu penses prendre quel livre? Une idée?
      Oui, Saez… forcément 😉

  2. Merci pour ce bel article très intéressant ! J’ai aimé lire comment tout à commencé entre la poésie et toi et je trouve que ce que tu dis sur le fait que chaque œuvre ou auteur nous amène à une ou un autre, est très juste ! =)
    L’entretien est également très intéressant, naturel et touchant !
    J’espère qu’il y aura encore pleins d’articles dans le même genre, car celui-ci est pour moi une réussite et me donne envie de me lancer dans la poésie que j’ai tendance à délaisser, à tords =)

    1. Merci de nous (m’) avoir lu. Je suis contente si tu partages mon avis, puisque j’y crois vraiment au fait qu’un artiste nous amène à un autre artiste.
      Je suis aussi rassurée pour l’entretien; qu’il soit intéressant, mais aussi touchant, j’avais peur qu’il soit trop « brut », ou qu’une émotion ne passe pas.
      J’espère moi aussi qu’il est le premier d’une longue liste, mais laissons le temps faire les choses. J’espère par contre que oui, tu ne délaisseras plus la Poésie 😀
      Plein de bisous.

  3. J’adore la poésie… J’aime la poésie de Paul Éluard, de Gaston Miron, Anne Hébert, Marie Uguay, d’Émile Nelligan et tous les poètes maudits… J’aime bien aussi la musique de Saez. Je devrais chercher l’album dont tu parles… Merci pour ce bel article!

  4. Oh Damien Saez ! <3 Et sa reprise des « Femmes Damnées » ! <3 <3 Un orgasme auditif, pour moi. Déjà, j’adore Baudelaire. J’aime ses vers. Il y a quelque chose de divin dans sa plume. Ensuite, j’adore Saez. J’aime sa voix. J’aime ce qu’il partage. J’aime tout. Alors les deux réunis… <3 <3 <3 *commentaire un peu diffus, je ne sais pas comment exprimer mon adoration pour ces deux poètes, pour ces deux artistes… je suis parfois nulle avec les mots*

    P.S (et peut-être la partie la plus importante du commentaire) : Merci pour cet article, pour cette entrevue passionnante ! J’aime la poésie, même si j’éprouve quelques difficultés à en lire. Je lis et relis, et lis encore Baudelaire. Je m’essaie à Rimbaud. Je lis Emily Dickinson, Emily Brontë, Victor Hugo, Apollinaire, etc. Parfois c’est le coup de foudre, comme une révélation. Parfois c’est un échec. Bref, je lis de la poésie. Pas beaucoup, pas souvent, mais j’en lis. (Et après cet article, je me dis qu’il faudrait que j’en lise plus.) Encore merci pour cet article !

    1. Cette reprise est dingue, oui ! Et je ne te trouve absolument pas « nulle » avec les mots ! J’ai compris ce que tu voulais dire, et surtout tout ce que tu ressentais, alors c’est parfait ! Et je ne peux que te rejoindre, tu t’en doutes!

      Maintenant, merci à toi pour ce commentaire, qui, je dois te l’avouer, me réchauffe le coeur – et probablement aussi celui d’Arthur Yasmine, même si je parle en son nom. C’est tout ce que nous espérions ; redonner l’envie. Après, sache que c’est mon cas aussi : parfois c’est le coup de foudre, parfois il me faut du temps, et parfois ça ne fonctionne pas du tout… mais faut réessayer, toujours.
      Bref, merci, merci, merci !

  5. Je me lance doucement dans la poésie en publiant des articles poèmes de temps à autres mais j’ai un peu de mal à trouver des poèmes sur internet car je doute des infos que j’ai sous les yeux. Néanmoins, je pense m’acheter un petit recueil de poèmes d’auteurs classiques un jour … 🙂

    1. Je ne lis que très rarement de poésie sur internet, à part, si j’ai une recherche spécifique. Oui, n’hésite pas, surtout que chez la collection Gallimard, il y en a qui sont vraiment peu chers. (C’est déjà ça).

  6. Superbe article, et superbe interview ! (ouais j’ai tout lu en entier et je suis trop fière).
    Je vis aussi une grande histoire d’amour avec la poésie, surtout avec Paul Eluard (qui est mon amoureux, après le vrai, mon cochon d’inde, Moby, et Paddington).
    Un de ces jours j’essaierai de poster un article sur la poésie aussi… Mais il ne sera sûrement pas aussi complet et réussi que le tien !

    1. Merci beaucoup !! Je suis contente que tu l’aies lu en entier, félicitations!! (j’avoue on a un peu abusé aha)
      Je ne savais pas que tu aimais Eluard, et il me tarde de lire cet article. Crois-moi, ce n’est pas une compétition, et tout les articles sont les bienvenus 😉
      Ps : ta phrase avec » après le vrai, ton cochon d’inde… », j’ai adoré ♥

  7. Il faut noter cette date dans nos calendriers ! C’est un article historique dans l’Histoire de la blogosphère ! J’ai lu ton article, et pas qu’une fois, d’où ma lenteur à mettre un commentaire. En fait, j’ai carrément décidé de rédiger une réponse sur le blog. Je suis en train de le faire, et j’espère avoir le courage de la publier pour jeudi prochain.
    En tout cas, c’est très enrichissant, et cet article restera dans les annales ! La blogo a besoin de gens comme toi !
    Et je pense comme toi : La Poésie est partout, il faut simplement savoir la détecter.
    PS : Saez.. Je ne connaissais pas. Désormais je connais. Vais-je réussir à m’en remettre, telle est la question…

    1. Que suis-je censée répondre à ce commentaire? Je ne sais pas. Un bonheur absolu m’envahi en même temps qu’un certain sentiment d’imposture. C’est étrange. Je n’y suis pas pour grand chose, tu sais, mais tout ceci me touche. Cet article, j’y tiens. Et Arthur Yasmine aussi – j’ose le croire. Sache que je lirais ta réponse avec grand plaisir, j’ai même hâte d’y être. Je suis déjà heureuse quand on me lit, je ne peux être qu’épanouie quand « j’inspire » des articles – d’autant plus quand ils abordent ce thème ci – la Poésie. Ce commentaire est l’une de mes plus jolies réussites par ici ! Alors merci. Merci !
      Ps : je suis contente que tu aies fait la rencontre de Saez, tu verras, avec le temps, tu feras de jolies découvertes parmi son oeuvre (ça, je peux te le promettre) !

  8. Un bonheur que ce beau billet. Merci à vous deux de ce partage qui nous ouvre sur ce beau monde des mots qu’est la poésie. Dernièrement j’en lis peu mais j’ai toujours mes Gaston MIron, Émile Nelligan, Hugo, Anne Hébert, Paule Doyon et quelques autres à portée de main.
    P.S. Intéressante cet entretien avec Saez. Encore merci.

    1. Je suis contente qu’il te plaise. On y a passé du temps, et de jolis moments pour cet entretien. Et Même si tu en lis peu en ce moment, c’est toujours bien d’en avoir à porté de soi. Je n’en lis pas tous les jours non plus.
      Merci de nous avoir lu, Arthur et moi.

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