Jubilations vers le ciel ; Yann Moix

Jubilationsversleciel558

__Jubilations vers le ciel

Yann Moix

Grasset

Roman

302 pages

558

__« Oh oui, me voilà, l’homme d’autrefois : Nestor. Je suis de nouveau lui, il n’a jamais cessé d’être moi durant toutes ces années, quarante-deux, quarante-deux années de filature d’Elle. Je n’ai jamais cessé d’être lui, et pour cause. Me revoilà, celui qui a été, par la disgrâce de ton regard edelweiss, rabaissé plus bas que terre. Je fais remonter la vieille blessure en moi pour mieux la béatifier dans le spectacle que tu m’offres. Tu es là-dessous, Hélène. Là-dessous. Que sont tes atours devenus ? Tes seins fermes des jours de juin de ta jeunesse, c’est maintenant comme s’ils n’avaient jamais été. »

Mon avis
Attention, cette chronique va être immensément longue ! 

__Souvenez-vous, il y a presque un an je vous parlais d’une simple lettre d’amour. Entre temps, je l’ai offert à la terre entière (Mélu♥), et vous en ai rabâché les oreilles (toutes mes confuses). Aussi, je me suis lancée le défi de lire un autre Moix, en toute logique, je me suis dirigée vers celui qui fut le premier ; prix Goncourt (du premier roman) de surcroît.
__Sur la quatrième c’est écrit : « Ce premier roman est tout simplement une histoire d’amour. » Yann Moix a 27 ans. Mon âge. Fait pour me plaire? Possible. Reçu il y a donc deux mois, il m’aura bien fallu ce temps pour en venir à bout.

_« Ce que les femmes préfèrent chez moi, c’est de me quitter. De toute façon je n’en ai connu qu’une. »
p.11

__Bien, par où commencer? La construction du livre? Oui, c’est probablement la meilleure idée. Nous avons donc six parties, dont cinq représentants chacune un moment de la vie Nestor – plus ou moins. Ou disons mieux, ce qui sera sa vie amoureuse. Il y a « Les grands sentiments humains » : Nestor n’est qu’un enfant, et tombe éperdument amoureux d’Hélène. Nestor et Hélène ; l’épopée de Gant Bleu. Puis, il y a « Je suis un homme » ; Nestor est plus âgé, fasciné par l’idée de retrouver Hélène. D’autres suivront : « On ira tous au paradis », « Kama Sutra », j’en passe…
Yann Moix nous offrira en fin de livre « Encore un mois, encore un an » ; le journal d’Hélène, pour terminer avec l‘Épilogue. Voici pour la Table.

__« J’aimais lui offrir des livres. Lui lancer des proses en pâture. Intrigues. Aventures. Pensées. Ombres, lumières. J’aimais la savoir en chambrette. Cloîtrée. Avec un livre. Les crocs dans la chair de l’oeuvre. Sa belle sueur entêtée fière, perlant comme gouttes d’encre, jusqu’au mot Fin. Silence. Solitude.
Amour des livres. Les humer comme femme est humée. Le parfum dont l’homme s’imprègne. Charnelle est la lecture. Physique. Sensuelle. Bref : littéraire. »
p. 187

__Les premières pages sont mignonnes ; nous faisons face à l’idéalisation d’un enfant pour sa petite camarade de classe. Le premier émoi amoureux. L’imaginaire y’est Roi. C’est touchant. Mais Nestor va grandir, devenir un homme, et là, la lecture change. Radicalement. Du mignon nous passons doucement à une filature amoureuse. Du petit gamin amoureux nous passons à une espèce de psychopathe fasciné et obsessionnel, avec, en prime, une image de la femme assez… dérangeante ou discutable. Celle d’un homme qui voit en la femme qu’un simple objet de sensualité, de fantasme, sans possibilité de réfléchir. Un Ficus désirable, en somme. « J’ouvre une porte. Hélène, ma fiable, Hélène, mon amoureuse, Hélène. Vite. Te revoir t’explique te séduire te parler. Te dire pourquoi. Comment. Projets d’avenir. Nous deux. Toi et moi. Construire enfin ce qui n’a jamais été. Où es-tu Hélène? » p.97. Casimir. Course poursuite. Hôpital. J’écris comme lui. L’histoire d’amour, commence. Et là, je ne comprends plus. Je ne comprends pas Hélène. Ma seule réelle question fut celle-ci : Mais Bordel, pourquoi tu te lances la dedans?? Fuis-le ce gars, fuis-le ! Mais non, la relation débute, et dans ma tête se dessine un thriller des plus noirs, des plus glauques…. qui ne sera jamais, fort heureusement !
À la place, Yann Moix choisit d’adoucir notre personnage ; d’un simple monomaniaque discutable, il sera un amoureux fou, un homme fou d’amour tout court. S’ensuivent des pages et des pages de coïts. 29, exactement. 29, ça peut être beaucoup même à l’heure des romans à la 50 shades. La partie Kama Sutra, au départ assez intéressante et logique, deviendra vite drôle, puis vulgaire, puis pesante. Mais Nestor sera quitté. Forcément, là, mes idées de Thriller reviennent : « Nestor, quitté? Qu’est-ce qu’il va nous faire… » et bien non, il y a du désespoir bien sûr, de la tristesse, mais c’est tout, aucun roman digne d’un Stephen King à l’horizon. Et ce n’est pas pour me déplaire. Une simple histoire d’amour s’achève. « Un jour, j’écrirai un vrai livre pour les éditeurs, plume au bec. Les mots qui viennent, reviennent, tournent, ivres. Saouls de vie, dans le délire et la manie. Avec tout bagage de la littérature  : les malheurs et les adjectifs, les impressions, les filles, les choses, les gens. Un roman avec de l’amour dedans : un type qui pleure parce qu’elle est partie, un suicide à la con, un sexe qui cherche l’âme soeur dans le noir. Raconter tout ça, encore, encore, encore, jusqu’à la terre avec les bestioles. » p.197
__Yann Moix, dans ce texte, nous conte de manière originale une relation comme nous pouvons la vivre vous et moi (de manière beaucoup plus malsaine, d’accord) : la rencontre, la fascination, l’obsession, le début d’un « Nous », la fougue, la passion, les sentiments, la fin, le désespoir, la douleur, l’espoir, le déni…. le temps qui passe, et qui guérit les blessures, ou non. La chronologie d’une relation amoureuse.
Comme ça m’arrive de temps en temps, c’est une chronique qui m’est très compliquée à écrire, puisque, comme toujours avec l’auteur, je suis passée du ‘noir’ au ‘blanc’, du ‘oui’ au ‘non’, du ‘j’aime’ au ‘je déteste’ ! Compliqué de le noter, de le chroniquer, d’en parler, ou de me faire un avis presque définitif sur monsieur Moix!  En effet, nous passons de passages sublimes, à une vulgarité sans nom ! Nous passons de ceci : « Le vieux bureau réapparaît peu à peu, la bibliothèque. Les formes se redevinent. Les titres des livres, encore endormis sous leurs couvertures. Que se passe-t-il dans les livres quand nous dormons? » p.185 À ceci : « L’amour n’existe pas. Les poils existent, les orifices existent, la Beauté existe, les cuisses existent, pas l’amour. La preuve en est que s’il existait, on n’aurait pas besoin de le faire. Car dans faire l’amour il y a faire, comme dans faire caca. On a trop l’impression qu’un pénis dans une vulve a quelque chose à voir avec l’ivresse provoquée par un Saint-Emilion meilleur cru, la Vénus de Milo, le cosmos tout entier ou une toile de Turner« .p.195. Rire ou pleurer? Ou encore : « Contre ça, les tueries des choses, je connais un médicament fantastique : l’écriture. Puisque tu m’as largué, salope, je vais torcher un chef-d’oeuvre qui te fera revenir, mon amour. » p.198 J’ai choisi de rire !  Je suis perdue face à ce livre. Il y a la fois du très bon, et du moins bon. Il y a du lourd, et du léger. Il y a du sublime et de la médiocrité. Il y a un côté malsain qui m’a perturbée, et un côté merveilleux qui m’a subjuguée. Perdue, je le disais. (L’histoire de ma vie!) Mais à bien y réfléchir, je sais où le problème… reprenons la quatrième, ils disent : « Yann Moix emploie tous les styles, joue de toutes les gammes. Dans une langue inventive, bruissante, épicée, il implore la femme qu’il aime. On passe du rire aux larmes, de la caresse à la jubilation, de la vie au cercueil. Ce livre magnifique se lit comme une offrande. », oui, il est là le problème. Je valide la première partie, mais la seconde, non. Yann Moix a l’encre glaciale. Ce que je lui demande, c’est comme pour une simple lettre d’amour, moins de distance, moins d’intellect, et plus d’émotions, de sentiments, de volupté.  

« Ce n’est pas la souffrance qui rend malheureux, mais sa banalité »
p219


__Yann Moix malgré mes bémols est peut-être ma plus belle rencontre littéraire (contemporaine). Pourquoi? Parce qu’il a un style très inventif, musical, et poétique. Parce que c’est appréciable de noter des passages, et de les lire à voix haute. Parce qu’il frôle la perfection. Parce que ses phrases courtes et condensées sont tout ce que j’aime. Yann Moix est un écrivain, un véritable écrivain, et il me le confirme avec ce roman-ci, même si oui, le fond, me pose toujours un peu plus de problème. Vais-je un jour à me décider sur son cas? J’aime ou je n’aime pas? Je ne sais pas. Ce qui est certain, c’est qu’il ne me laisse pas de marbre.

« En équilibre sur l’horizon. Rester là. Prendre le calepin d’écolier. Et pondre sur la mer les poèmes les plus complaisants. Les plus empathiques. Les plus niais. Les plus naïfs du monde. Ecrire mes battements à l’encre bleue. Me jeter à l’eau comme écrivain. J’ai la beauté facile quand je veux. Les décors me rendent doués. Larmes en mer. Je t’aime Hélène. Le plafond du ciel est bas. L’orage approche. »
p.217

Conclusion : je ne peux que conseiller Yann Moix, pour l’amour de la littérature, déjà. Pour son originalité, bien sûr. Pour sa plume, évidemment. Le fond, quant à lui? Je ne sais pas. Mais il faut essayer pour savoir. Alors, essayez. 

24 juillet
« La trentaine et les doutes de la trentaine. Les ridules qu’on surveille, le grand amour qu’on espère, et ne vient toujours pas. Le grand amour qu’on finit par attendre. C’est affreux. »
p.259

★★★★

Jubilationsversleciel

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  1. Comme tu le sais, je l’avais lu et je reconnais que lire du Moix peut devenir assez agaçant malgré la qualité de l’écriture. J’aurai du mal à relire du Moix. Après l’auteur reste très brillant et a son univers.
    Bisous à toi Quai des proses!

      1. Oui je pense que celui-là et une simple lettre d’amour sont des livres qui valent le coup :). Je vais voir ta PAL pour qu’on se fasse une lecture commune en mai si ça te dit. (Je vais choisir un petit livre pour que ce soit jouable).

  2. Ah, enfin cette revue ! Ca m’avait l’air d’être un vrai calvaire ce livre… je comprends mieux pourquoi ! J’avoue qu’il m’intrigue beaucoup ici. Beaucoup de passages que tu as cités correspondent à ce style d’écriture que j’aime beaucoup : rapide, presque impulsif, d’où ressortent des effusions de joie, de colère… Mais d’autres phrases me laissent perplexe. L’analogie de « faire l’amour » avec « faire caca »…Well… C’est sans doute un peu lacanien mais c’est pas trop pour moi.
    En fait je crois que j’ai juste aussi peur que ce soit le genre de livres que je laisse traîner sur ma table de nuit pendant deux mois, comme toi. Quitte à ne jamais avoir le courage de le finir, contrairement à toi cette fois-ci.
    Mais bref. Un jour je lirai du Yann Moix, promis.

    A quand la LC sur Trésor avec Mélu ? Je me joins à vous, je l’ai reçu aussi ! 🙂

    1. Lacanien, voire Freudien totalement !
      Oui, enfin ! Mais c’est un calvair qui vaut le coup, vraiment. Parce que Moix a un talent indeniable et malgré des passages lourds ou redondants, il y a du sublime. Mais je me répète là 😀 Après ce n’est pas facile d’en venir à bout. Lis surtout « Une simple lettre d’amour ».
      Pour Trésor, une Lc a 3 peut etre trop cool ! Melu termine sa lecture, plus un autre. Quant à moi j’attaque le dernier Jean d’O, et on s’y met. Ça t’irait?

  3. J’ai envie de le découvrir en tant qu’écrivain, car je l’ai apprécié en tant que réalisateur de « Podium » !
    Je te conseille pour ma part de lire « Sulak » de Philippe Jaenada, une biographie sur la vie du braqueur Bruno Sulak.
    Ondine

  4. J’ai lu Une simple lettre d’amour que j’ai trouvé très beau, comme tu le dis le style est vraiment à déguster, des phrases courtes, du rythme, de la poésie contemporaine mais une certaine dose de bestialité et de brutalité également… Un charme mais déroutant…

  5. Dans ce cas, je vais essayer 🙂 Je ne connais pas cet auteur et te sentir hésitante face à cet ouvrage m’interpelle ! Il y a des livres comme ça qui nous laisse dubitatif, on ne sait pas si on aime, on ne sait pas si on déteste. Mais une chose est sûre, c’est qu’ils ne nous laissent pas indifférent et ont le mérite de nous poser des questions !

  6. Ah ben tu l’as lu ! Tu vois, je n’ai même pas encore vraiment commencé l’Invention des ailes et toi tu as déjà fini 😉 Hihi Ouiii je suis trop contente que tu m’aies offert Une simple lettre d’amour <3 Je ne savais pas qu'il avait reçu le Prix Goncourt !!!!!! Je le mets dans ma WL, pour le style tout au moins. 🙂 merci ma belle !!

    1. Non, celui que je dois lire c’est le dernier Jean d’Ormesson. Mais je crois que je n’aurais pas le temps de le le finir… c’est un sacré pavé et il va me falloir un looong moment je pense. Du coup, je lis un Laurent Gounelle qu’on m’a offert.

      Prix Goncourt du premier roman, prestigieux mais pour certains moins que le « Grand » Goncourt.
      Met le dans ta WL, oui, mais tu es prévenu, il n’est pas simple simple 😉
      Des bisous ma jolie !

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