D’après une histoire vraie ; Delphine de Vigan

_______________________________D'après une histoire vraie Delphine de Vigan

D’après une histoire vraie

Delphine de Vigan

JC Lattès

Roman

479 pages

Challenge ; Septembre 2015

_______________________________


« Tu sais parfois, je me demande s’il n’y a pas quelqu’un qui prend possession de toi. »

Mon avis

Je croyais n’avoir rien lu de l’auteur, mais finalement, j’ai bien deux livres dans ma bibliothèque : « No et Moi », et « les jolis garçons », dont je ne garde aucun souvenir. J’ai donc eu l’impression de découvrir Delphine de Vigan pour la première fois.*

Delphine est notre narratrice, quelque mois après la parution de son dernier roman, elle n’a plus été capable d’écrire quoi que ce soit. Trois années sans la possibilité de la moindre ligne. Incapable te taper un mail, un sms, d’écrire une liste de courses. La simple vue de son ordinateur ou d’un bloc lui donnait la nausée. L’auteur et le syndrome de la page blanche..  certains l’ont vécu, d’autres en ont évidemment entendu parler. Mais si ça allait au delà de ça? Delphine le pense. La seule raison à son impuissance c’est la rencontre – et l’amitié, qu’elle a nouée avec L.

« Encore aujourd’hui, il m’est difficile d’expliquer comment notre relation s’est développée si rapidement, et de quelle manière L. a pu, en l’espace de quelques mois, occuper une telle place dans ma vie.
L. exerçait sur moi une véritable fascination.
L. m’étonnait, m’amusait, m’intriguait. M’intimidait. »
p.79

Le moins que l’on puisse dire c’est que l’auteur a réussi à m’embarquer directement dans cette histoire. Cette manière d’écrire, fluide (ça faisait longtemps que je n’avais pas utilisé ce mot), prenante, efficace. Dès les premières pages nous sommes dans le vif du sujet, Delphine nous conte son histoire : comment L. est entrée dans sa vie, comment elle a pris cette immense place, comment elle, notre narratrice, est tombée de plus en plus bas – dans le silence, dans le mensonge, sans que son entourage proche s’en aperçoive (François, ses enfants, ses plus vieux amis). D’une simple fatigue de l’écrivain – son épuisement qui persiste, à la rencontre d’une personne charismatique et fascinante qui l’influencera ; nous entrons doucement dans une sorte de thriller psychologique où la manipulation est reine (de création). Mais jusqu’où ira cette histoire?
C’est assez difficile, au départ, de ne pas s’attacher à Delphine; elle est fragile, douce, et son manque de confiance en elle peut forcément trouver écho. Le fait qu’elle soit surmenée, fatiguée – presque absente émeut forcément (ou moi, disons). On se met à sa place, on admet, on compatit, et on finit par comprendre pourquoi. Pourquoi elle laisse aussi facilement L. s’immiscer dans sa vie, faire ses choix, contrôler, contrôler encore plus, jusqu’à l’inacceptable.
Doucement, les pages deviennent anxiogènes, tout devient plus difficile à lire, et de plus en plus compliqué pour nous de reposer le livre. Nous voyons les choses se construire, et le drame se profiler… Cent, mille questions se posent.  Plusieurs sujets sont abordés, se juxtaposent, s’entremêlent. Le quotidien. La manipulation. La littérature. La création. Les lettres. Les relations. L’auteur a su créer une atmosphère digne d’un bon thriller, malgré une trame un peu banale**. Nous tournons les pages, les unes après les autres, espérant la fin. Se demandant plusieurs fois comment l’auteur va nous dénouer cela. 

« Peut-être était-ce d’ailleurs toujours cela, une rencontre, qu’elle soit amoureuse ou amicale, deux démences qui se reconnaissent et se captivent »
p178

L‘histoire est donc finement écrite, du suspense, bien sûr, mais ce n’est pas tout. Ce que j’ai davantage aimé dans ce roman, c’est tout ce qui se rapporte à la littérature – qui prend une place énorme, il faut bien le dire. De la création, au succès. Du quotidien de l’auteur, en passant par les passages à vide. Les doutes, les peurs, les angoisses. Delphine de Vigan signe des passages sublimes sur l’univers des livres. L’aspect majoritaire dont il est question dans cette histoire reste, bien sûr, celui de la Fiction et de la Réalité. D’après une histoire vraie. L’auteur joue avec ces codes là avec intelligence et brio, à travers des conversations et points de vus opposés, des situations différentes, allant même jusqu’à utiliser sa propre vie (réelle)– puisqu’il est (entre autre) question de François (son amoureux dans le livre), comme dans sa véritable vie privée (François Busnel – merci à LesChroniquesCulturelles pour me l’avoir dit! Je suis à l’ouest en termes de qui est avec qui). Delphine de Vigan nous pousse à la réflexion, à l’interrogation. L’expliquant très bien à maintes reprises, comme dans cet extrait-ci : « – Que la vie qu’on raconte dans les livres soit vraie ou qu’elle soit fausse, est-ce que c’est si important? – Oui, c’est important. Il importe que ce soit vrai. – Mais qui prétend le savoir? Les gens, comme tu dis, ont peut-être seulement besoin que ça sonne juste. Comme une note de musique. D’ailleurs, c’est peut-être ça, le mystère de l’écriture : c’est juste ou ça ne l’est pas. Je crois que les gens savent que rien de ce que nous écrivons ne nous est tout à fait étranger. Ils savent qu’il y a toujours un fil, un motif, une faille, qui nous relie au texte. Mais ils acceptent que l’on transpose, que l’on condense, que l’on déplace, que l’on travestisse. Et que l’on invente. » p 103. Delphine défend la fiction, L. défend le Vrai. Un combat vient de s’entamer, et au lecteur de se faire son propre avis – même si tout monde sait que les deux n’existent pas vraiment – que les effets du réel se mêlent aux effets de fiction, et vice versa. 

Voilà plus ou moins ce qu’on trouve dans ce nouveau roman. J’ai d’abord été totalement enthousiasmée. Mais, parce qu’il faut bien un (deux finalement) mais, je dois admettre aussi que Delphine, notre narratrice, m’a quand même quelque peu déboussolée au bout d’un moment. De la compassion à la compréhension, j’ai eu ensuite du mal à accepter la fascination et la manipulation (même si elle est finement menée), je me posais la question de la naïveté et du déni. Est-ce parce que nous sommes fatigués, au bout du rouleau, nous ne pouvons plus voir clair chez les autres? Je trouvais complètement invraisemblable de laisser L. entrer dans sa vie de cette manière sans rien qu’elle n’ose dire ou faire. Sans se rebeller. Sans bouger. Personnage totalement absent ou secondaire de sa propre vie. En ayant pourtant quelques preuves et bribes de suspicions mais préférant passer outre, toujours. Est-ce que le déni et une certaine forme de naïveté – frôlant avec l’absurde parfois, et plus fort que le reste? Ou est-ce moi qui suis trop méfiante ou manquant d’indulgence envers certaines faiblesses d’un passé? Je ne sais pas. Du coup, certaines pages m’ont quelque peu hérissé le poil, je ne comprenais plus Delphine. Le thriller psychologique, fut un choix, et dans le fond, je ne vois pas en quoi je m’attarde sur ces questions là (aha). Pour finir avec les bémols, certains passages sont assez répétitifs; j’ai, hélas, plusieurs fois pensé que oui, j’avais compris… « Je, je, je suis au bout du rouleau » mais soit. Recherche d’intensité. J’admets.
La magie de la littérature oblige, Delphine de Vigan, donne aux dernières pages un souffle nouveau. J’ai d’abord refermé le livre complètement dubitative… laissant des tonnes de questions en suspens.. avec pour obligation au lecteur de se faire sa propre histoire (j’aime bien quand tout est carré, dit, épelé!), mais finalement, n’étant pas à une contradiction près, j’ai laissé la nuit me porter conseil, pour finalement me dire que cette fin est probablement la plus parfaite possible, donnant au roman dans son ensemble un côté sublimement déboussolant et déroutant. (quelle phrase!)  Fin*


Que ce roman soit écrit d’après une histoire vraie, ou pas. Tout ceci  importe peu.
Le plus important reste à vous de l’ouvrir. 

16/20

558

*ce qui me fait penser à la conversation que j’ai eu hier avec ma grand-mère… elle, c’était Duras, moi c’est Delphine de Vigan. Parfois, nous lisons un livre et nous le reposons. On n’arrive pas à rentrer dedans, à s’imprégner de l’histoire, des personnages. On le trouve parfois insipide, trop léger, nul, sans intérêt (ça dépend de qui nous sommes et de notre vocabulaire). Puis, par le plus grand des hasards, des mois ou des années plus tard, nous allons recroiser son chemin – en rangeant nos bibliothèques ou simplement parce que nous n’avons plus rien à lire… on va réessayer, retenter, laisser une chance. Puis, étrangement, la magie opère, ce livre qui, jadis, ne nous plaisait pas, aujourd’hui nous charme, nous touche, nous émeut, nous fait sourire. Parfois, l’âge, qui nous sommes, comment nous avons évolué… parfois ce temps (aléatoire) est d’une absolue nécessité pour faire d’une rencontre avec un auteur et son livre, un très joli moment. C’est un peu comme les histoires d’amour, c’est souvent une histoire de timing, non?  

**quand je dis banal, j’entends le sujet de la manipulation. C’est un mot quelque peu exagéré, j’en conviens.

/ Ajoutez votre commentaire ici

  1. C’est un des romans qui m’attire le plus de cette Rentrée ! J’aimerais également lire No et Moi, même si maintenant je m’attends à quelque chose de moyen.
    Ca devient une habitude, mais très jolie chronique encore une fois !

    1. Pourquoi tu t’attends à quelque chose de moyen? Beaucoup l’adore, il en sera peut-être de même pour toi.
      Je comprends, ce livre attirait beaucoup de monde en cette rentrée ! Moi la première !
      Merci beaucoup 🙂

  2. Je viens tout juste de commencer les premières pages de ce livre et je suis déjà très emballée par le sujet. J’aime beaucoup sa réflexion sur la littérature, comme ce que tu explique, de la nécessité de dire vrai, juste. Je suis aussi assez d’accord sur sa façon de voir la réussite d’un livre (ici de son avant dernier roman, sur sa mère) comme un « heureux accident ». Cela peut se jouer à finalement pas grand chose, un hasard qui ne dépend pas seulement de la qualité de ce que l’on produit.
    J’aime beaucoup ta critique, très belle et intéressante, profonde. ça me donne encore plus hâte de le finir 🙂

    1. J’étais, moi aussi, totalement d’accord pour cet « heureux accident », c’est un passage que j’ai beaucoup – beaucoup, aimé, et d’ailleurs merci d’en parler en commentaire 🙂
      Merci beaucoup!! N’hésite pas à venir me dire ici ce que tu en auras pensé, une fois terminé.
      Je te souhaite de passer une très jolie suite de lecture.

  3. Quelle jolie chronique ! J’aime beaucoup Delphine de Vigan, c’est une auteur dont j’ai lu quelques livres ( les jolies garçons que j’ai adorés ! Rien ne s’oppose à la nuit, qui fut très dur à lire, et quelques autres ). Ton avis me donne très envie de le lire, justement parce que tu ne reviens pas sur la question du vrai ou du faux, comme tu le dis c’est plus compliqué et je pense que c’est ce qui fait la force de ce livre.
    Ensuite, en ce qui concerne la conversation avec ta grand-mère je suis absolument d’accord avec ce que tu dis, les livres c’est une question de temps, d’âge et de période de nos vies. C’est la magie de l’art je trouve =)

    1. Justement, je n’ai pas lu « Rien ne s’oppose à la nuit », et je pense que j’aurais mieux fait de le lire avant cette lecture (enfin pour saisir certaines références, même si on peut le lire sans). Quand tu dis très dur à lire, c’est à dire? De par son sujet?
      Oui, c’est vraiment la force de ce livre, en plus de l’intelligence de l’auteur pour construire le roman. Je te le conseille, surtout si tu aimes ses autres livres. N’hésite pas!

      C’est exactement ça, la magie de la littérature 🙂

      1. C’est un livre intime et personnel sur la vie de l’auteur en particulier son enfance et la façon dont elle à été élevée. Dur à lire car j’ai parfois été obligé de stopper ma lecture, une sorte de malaise m’envahissant, car le sujet n’est pas simple mais je dois saluer la façon dont l’auteur à eu d’en parler, avec simplicité et naturel.

  4. Je m’étais juré de ne pas lire de chroniques sur ce livre avant de le lire moi-même, mais en voyant la tienne, je n’ai pas su résister.
    Et là je me dis que je suis d’autant plus bête d’attendre pour le lire….
    Il faut que tu lises Jours sans Faim, c’est mon préféré de chez préféré !

    1. Aha. Ce n’est pas toujours facile de résister aux chroniques !
      Tu n’es pas bête, voyons, si tu attends c’est que tu as de bonnes raisons. Lis-le dès que tu en as l’envie 🙂
      En tout cas, j’espère que tu passeras un excellent moment.
      Je note ce titre, j’essaierai de le lire ces prochaines semaines, merci !!

  5. La thématique de l’écrivain en mal d’inspiration et de la manipulation me plaît beaucoup. Mais j’ai lu des avis très mitigés sur ce livre, alors je ne sais pas si je vais me laisser tenter. Même si ta chronique m’y pousse. Même si je trouve important de toujours se faire son propre avis. Bisous copine !!! <3

    1. Oui, il y a des bémols, c’est certain. Donc j’arrive à comprendre les chroniques mitigées. Personnellement, je n’avais aucune attente, je crois que ça aide également à ne pas être déçue. C’est un livre spécial… donc faut essayer. Ca passe ou ça casse.
      Bisous partenaire.

  6. Encore une très jolie chronique, construite et détaillée qui me donne envie de lire cet ouvrage. Tout comme toi, j’ai quelques livres de Delphine de Vigan dans ma bibliothèque mais je ne me souviens plus des personnages ni des histoires. Peut-être serait-il temps que je redécouvre cette auteure 🙂

    1. C’est drôle parce que je me dis que pour mes prochaines chroniques ce serait bien que je réapprenne à faire court ! Je m’auto-saoule !
      Merci en tout cas ! 🙂
      Peut-être qu’il faut lui laisser une nouvelle chance, oui… qui sait, ça marchera cette fois 😉

  7. Bon je t’avais dit que j’hésitais à le lire .. j’ai vu ta chronique et j’ai au début hésité à le lire ..la partie sur l’écriture, le processus, tout m’intéresse et j’avais adoré « Rien ne s’oppose à la nuit » (un bon souvenir même si j’ai oublié beaucoup de l’histoire) donc je vais attendre sa venue en bibli et je le lirai !

    1. Effectivement. Je pense lire « Rien ne s’oppose à la nuit », parce que je pense être passée à côté de certaines choses dans ce roman. (Ou l’art de faire les choses à l’envers).
      Je pense que l’aspect sur l’écriture et le monde de la littérature, ainsi que le débat sur la fiction et la réalité va te plaire. Le reste? Je suis moins certaine. Comme je dis plus haut, ça passe ou ça casse, mais je te souhaiterais une agréable lecture quand tu l’auras en bibli. 😉
      Tiens d’ailleurs, puisque je n’y vais jamais, combien de temps il faut aux bibliothèques pour avoir les nouveautés en rayon?

  8. J’ai très envie de le lire ! C’est une auteure que j’aime beaucoup, il y a quelque chose dans son écriture qui captive. Je te conseille ‘Rien ne s’oppose à la nuit’ qui est pour moi de loin le meilleurs de ses romans. S’il n’y a qu’un livre d’elle à découvrir c’est celui ci.

Laisser un commentaire