Conversations d’un enfant du siècle ; Frédéric Beigbeder

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Conversations d’un enfant du siècle

Frédéric Beigbeder

Grasset

Essai

371 pages

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« Écrire, c’est parler en silence, et réciproquement : parler, c’est écrire à haute voix. J’ai interrogé les auteurs de ce livre comme un apprenti garagiste questionnerait un professionnel sur la meilleure manière de changer un joint de culasse. Je voulais déchiffrer leur méthode, comprendre les rouages de leur travail, voler leurs secrets de fabrication. C’est fou comme on se sent bien en écoutant les dernières personnes intelligentes sur terre. »

Mon avis

Dans l’Avant-Conversation où Frédéric Beigbeder présente cet essai, il dit : « Ils péroraient sans s’arrêter, en buvant pour se donner du courage, ils aimaient se parler des livres qu’ils n’avaient pas écrits, des livres qu’ils allaient écrire, des livres des autres comme des leurs, et aussi des vies qu’ils n’avaient pas vécues. » Qui, sur cette planète – ou lecteur de ce blog, ça suffira – n’aurait pas envie de se transformer en une petite souris pour écouter la conversation entre deux écrivains dans un restaurant? Ou encore, deux auteurs au chaud devant une cheminée, verre de vin à la main? (à boire avec modération (attention, je ne dis pas que ces situations sont celles qu’on retrouve dans le livre.)) Voire même, s’imaginer à la place de Beigbeder, le temps d’une soirée avec son/ses auteur préféré? Peu, j’en suis certaine ! Moi, en tout cas, je l’imagine très bien. (enfin moi faudrait que Beigbeder soit là, sinon le concept ne marcherait pas…)
J‘avais hâte d’avoir cet essai dans les mains, saisir ces instants, faire partie – d’une certaine manière, de leurs conversations. À ce presque fantasme littéraire.  (Viens-en aux faits, Élo!)*
Il dit aussi, lors de ces premières pages, « d’ouvrir ces conversations par intermittences, d’en picorer une ou deux à la suite, puis de reposer le livre et de sortir faire la même chose dans un bar. » J’ai oublié le bar, et j’en ai picoré plus de deux… J’ai alors commencé les choses par ordre chronologique. Élève assidue que je suis. Décembre 1999, Bernard Frank. 9 mars 2000, Philippe Solers. Et je me suis arrêtée. ** We have a problem Mister Beigbeder; nous avons un gros – gros – problème, même! Je n’ai pas pu prendre ces conversations dans l’ordre chronologique pour une simple et bonne raison : certains auteurs me sont totalement inconnus! (vous le sentez le désespoir?) Croyez-moi, un panneau immense flotté au dessus de ma tête en hurlant et clignotant : « IGNORANTE – IGNORANTE – NANANA !! » Comment lire des conversations d’écrivains quand on ne les connaît ni d’Adam, ni d’Eve? C’est assez compliqué, je vous l’accorde. Du coup, ni une ni deux, j’ai pensé à Pennac et aux droits imprescriptibles du lecteur, oubliant l’ordre chronologique, et les trois périodes différentes dans la carrière d’intervieweur de Beigbeder.. J’ai donc commencé par les auteurs que je connaissais, suivi des conversations imaginaires, pour finir avec celles dont je ne connaissais pas l’écrivain – et pour lesquelles, bien sûr, j’ai dû m’informer avant la lecture ! Quel travail, je vous le dis!! 


« Sagan est une romantique contrariée qui se bat pour ôter au romantisme toute mièvrerie, une amoureuse qui sait que l’amour ne dure pas mais qui raffole de tomber dans le panneau. Son rêve? Pouvoir dire « Je t’aime »  sans être ridicule. Son cerveau lui dit que ce n’est pas possible, mais son coeur n’en fait qu’à sa tête. Aimer, c’est désobéir à son intelligence. »
p.99
Françoise Sagan (rendez-vous manqué)
25 septembre 2004

Cet essai est un petit joyau. Des moments suspendus. Des instants presque magiques. Même si, parfois, les conversations m’ont paru assez inégales. On passe, dans cet écrit, par tous les sentiments possibles. On sourit, on rigole même ; je pense ici à son auto-interview, ou même à celle avec Houellebecq (I) où l’histoire de l’armoire et les notes de fins sont assez cocasses, ou encore certains passages avec Jean d’Ormesson (là, je meurs d’envie de vous donner des extraits, mais bon, à ce rythme je vais recopier les 371 pages ). Dans ce livre, on valide les pensées des uns. Parfois, le contraire. On découvre les auteurs sous d’autres facettes, sous d’autres angles, et c’est passionnant. On peut être ému; je pense ici au rendez-vous manqué avec Sagan. Ou entendre parler peinture. On voyage, on s’imprègne. On essaie de saisir ce qu’est la littérature. Celle d’hier, celle d’aujourd’hui. On ne trouve pas forcément de réponses… non, ce serait trop simple. On aborde les rêves, la vie, la mort, l’amour, la gloire. Avec humour. Avec Sérieux. Et bien d’autres choses encore. On peut partager certaines références cinématographiques, mais aussi se sentir exclu, comme ce fut le cas pour moi… Je me suis sentie perdue face à ces hommes, et face à ces femmes. Lecteurs quasi spectateurs d’informations que nous n’avons pas. Qu’ils nous obligent à avoir. Même si j’ai toujours dit que j’étais trop « petite » pour certains auteurs, pour certaines œuvres, qu’on ne pouvait pas tout lire et tout savoir, je dirais que cette lecture n’est pas toujours accessible mais qu’elle peut assurément nous élever, nous rendre curieux, puisque, et j’en viens à la conversation avec Albert Cossery pour laquelle j’ai eu un immense coup de cœur, c’est un auteur qui m’est totalement inconnu, vous vous en doutez, et qui, grâce à ces dix pages, j’ai eu envie de découvrir. J’ai l’envie de m’intéresser à ce qu’il a fait, à ce qu’il a écrit, et construit. C’est aussi à ce moment là que j’ai compris… J’ai compris à quoi pouvait servir un essai.

« As far back as I can remember, I always wanted to be Jean d’Ormesson »
p.225
Jean d’Ormesson – 15 octobre 2008

« Votre ambition : devenir Jean d’Ormesson, n’est-elle pas un peu dépassée alors que Julien Doré lui-même a appartenu à un groupe qui s’appelait le Jean d’Ormesson Disco Suicide?
– Je m’en fous, à présent je veux être Patrick Modiano. »
p.311
Auto-interview -2009
Je suis désolée… mais moi, Beigbeder, il me fait rire !  

15/20

558

* je disais en commentaire (chronique précédente) à quel point je m’auto-saoulais à faire des chroniques aussi longues… autant le dire de suite, pour celle-ci, c’est complètement foiré…


Et vous? Si vous deviez interviewer un auteur – passer un petit moment avec lui, vous choisiriez qui? 

Voyez la tête de « Un roman français ». Il est de loin mon préféré… et comment dire, c’est un livre qui a vécu !! D’ailleurs, si vous ne le connaissez pas, lisez-le !


Nppm (note pour moi-même) :
« As far back as I can remember, I always wanted to be Frédéric Beigbeder… »

(without beard, i’m a girl)

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  1. Aaaaargh veinarde ! Je veux TELLEMENT lire ce livre ! Du coup j’ai juste dévoré ta chronique – et maintenant je veux encore plus l’avoir. Même si c’est un grand format. Et Même si du coup c’est trop cher.
    Je n’ai toujours pas lu de livres de l’auteur autrement, lequel me conseillerais-tu le plus en attendant ? (en poche si possible)

    1. Aha ! Je suis contente si ma chronique a eu cet effet là sur toi !
      Oula, lequel te conseiller? Pour ma part je l’ai commencé dans l’ordre (pour une fois), pour une réelle évolution – sachant qu’il y a des personnages récurrents.
      Après, comme je le dis dans la légende de ma photo, « Un roman français » est de loin mon favoris!! J’adore « l’égoïste romantique » aussi, et le dernier « Oona & Salinger » est vraiment très très bon (mais est-il en poche? J’en ai pas la moindre idée).
      Je te mets le lien de tous ses livres dans l’ordre chronologique – et avec certains personnages (en essayant de ne pas faire de conneries, toutes mes excuses si c’est le cas.)
      Mémoires d’un jeune homme dérangé – Marc Marronier
      Vancances dans le coma – Marc Marronier
      L’amour dure trois ans – Marc Marronier
      Nouvelles sous ecstasy
      99 F – Octave Parango
      Windows on the World (qui a eu un prix)
      L’égoîste Romantique
      Au secours pardon – Octave Parango
      Un roman Français (qui a eu un prix)
      Oona & Salinger

      Voilà, j’espère que je t’aurais aidé.

          1. Oh, L’amour dure trois ans n’en est pas non plus un… D’ailleurs, je ne suis pas sur qu’un seul de ces livres soit un roman ? Je ne crois pas…

          2. De manière très premier degré ; je prends la page 2 comme référence, il y a :
            Dans les romans : Mémoire d’un jeune homme dérangé , Vacances dans le coma, L’amour dure trois ans, 99 francs, Windows in the world, L’égoïste romantique, Au secours pardon, Un roman français et Oona & Salinger.
            En nouvelles : Nouvelles sous ecstasy
            Et en essais : Dernier inventaire avant liquidation, Premier bilan après l’apocalypse, puis celui ci.

            Si sous entends, roman autobiographique? Là, c’est un autre débat. Je n’ai donc que des hypothèses – comme tout lecteur. La fiction, la réalité, le vrai, du faux, seul l’auteur a les réponses. (Dans « un roman français », on le sait davantage.)

            Puis après tout, je suis pas une pro de l’oeuvre de Beigbeder, non mais !

            J’ai même cru un instant que ton dernier commentaire était une blague genre Rugby – l’essai, toussa… (il m’a fallu 107 ans pour l’envisager, non parce que le rugby et moi, on fait 12), si c’est bien le cas, pardon pour mon manque de lucidité aha – sinon, je réfléchis trop et là, c’est aussi très problématique.

          3. Il y avait bien une certaine forme de jeu de mot 🙂
            En fait, je trouve qu’il mêle en permanence autobiographie (rare qu’il parvienne à faire un livre sans lui-même ou son double, Marronier), l’amour dure trois ans est plus un recueil d’aphorisme qu’un roman, selon moi… Enfin… Bref, qu’importe 🙂

          4. Pardon de ne pas l’avoir saisie tout de suite alors. (je suis nulle)
            Je suis d’accord pour l’autobiographie… mais à quel degré? Bref comme tu dis, tout ceci importe peu.
            Comme un recueil d’aphorisme? c’est une jolie façon de voir.

  2. Ta critique n’est pas si longue. En plus, j’ai fait bien pire crois moi lol.
    J’aime le fait qu’un écrivain comme Beigbeder parle de littérature et nous rende curieux.
    Gros bisous!

  3. Superbe chronique ! j’adore ! tu lis trop vite et moi j’adore m’immiscer dans le monde « intérieur » des écrivains, j’adore les émissions où Busnel part à la rencontre des écrivains, où on voit l’endroit où ils écrivent, leurs petites manies (Harrison écrit toujours à la main sur des carnets quadrillés…) .. bref, il me le faut !

    1. Je lis trop vite… parfois oui, parfois non. Je suis d’accord pour les émissions de Busnel, même quand je ne connais pas les auteurs, j’adore regarder. C’est passionnant! Je dois te l’avouer, on ne trouve pas que cela dans ce livre-ci (je le précise pour que tu ne sois pas déçue) !

    1. Ah oui? Je trouve ça rigolo les impressions et perceptions différentes qu’on peut avoir sur les auteurs (ou artistes en général), puisque moi, je n’ai jamais ressenti ce côté désagréable chez Beigbeder.
      J’ai presque envie de te dire oui… laisse lui une chance 😉

  4. Beigbeder est quelqu’un qui, d’entrée, ne m’attire d’aucune manière. Je ne le connais pourtant pas et n’ai absolument pas suivi sa carrière, mais il y a un petit je-ne-sais-quoi chez lui qui me dérange.
    Ajoute à ça le fait que je déteste que les coulisses d’un spectacle me soient dévoilées ( savoir le pourquoi du comment un peintre peint ou un auteur écrit me gâche tout mon plaisir, idem pour les bonus des films ) et… tu devineras aisément que je passe mon tour pour ce livre.

    1. En effet, faut adhérer au concept de base pour lire ce genre livre. Tu fais bien de passer ton tour.
      Quant au reste, je ne peux rien dire. Je comprends qu’il y ait quelque chose chez lui qui te dérange – il ne fait pas l’unanimité, et en un sens tant mieux. Néanmoins, mon côté « blogueuse littéraire » te pousse à essayer avec « Un roman français » qui est d’une infinie douceur, et humilité – probablement le roman le plus autobiographique d’ailleurs? Faudrait le lui demander.
      Loin du côté un peu cynique et arrogant qu’on peut trouver dans certains de ces autres titres et personnages (qui là peuvent, déranger).
      Fin de mon côté relou !! 😀
      Merci du passage.

  5. Ah ça y est j’ai très envie de le lire, parce que justement ce que j’avais peur était justement de me sentir exclue mais là tu balaie mes doutes ! Je n’ai pas lu Un roman français et je vais le faire, oui chef ^^

    1. Je ne vais pas mentir, je me suis sentie exclue à certains moments… et je pense qu’il en sera de même pour beaucoup d’entre nous, mais ça peut se gérer.. enfin j’ai fait du mieux que j’ai pu.
      Ahah ! Parfait 😀

  6. Mon dieu je suis en retard ! Je m’étais dit qu’il fallait absolument que je lise le dernier livre de Beigbeder, Oona et Salinger et il en a déjà sorti un nouveau !
    J’aime bien cet auteur, malgré cette arrogance à laquelle on l’associe souvent et qui habituellement me déplairait… Je ne saurais pas expliquer pourquoi mais je trouve ses romans vraiment réussi… Bref ! En plus de celui-ci (et d’Oona et Salinger !), tu me donnes très envie de lire Un roman français 🙂

    1. Aha. Si tu décides de rattraper ton retard, je te souhaite d’ores et déjà de jolies lectures 🙂
      C’est fou, on dirait que je vis sur une autre planète parce que toute l’arrogance avec laquelle on l’associe, je ne la vois pas :/ Et pourtant, les gens arrogants me désolent !

      1. Ça risque de prendre du temps mais il faut que je m’y tienne 😉
        J’ai parlé d’arrogance par rapport aux précédents commentaires, mais en fait j’aurais dû dire provocation. Après je crois que ça fait partie du personnage en général pas seulement dans ses livres, mais ça ne me gêne pas au contraire même…

  7. Intéressant cet essai :-). Je vais certainement le lire. Ton billet me donne le goût. J’aurais aimé rencontrer Anne Hébert, écrivaine québécoise, mais elle est décédée. Son écriture est une source d’inspiration… pour moi.

  8. C’est un auteur que je n’ai toujours pas lu (lacune !!) et ta chronique m’a super intéressé ! mais je pense commencer plutôt par un autre de ces livres avant d’attaquer celui ci ! surtout que j’ai peur de me sentir totalement ignorante en le lisant !

    1. On ne peut hélas pas lire tous les auteurs, ne t’inquiète pas ! En tout cas je suis contente de t’avoir intéressé. 🙂
      Disons qu’il est préférable d’avoir quelques références vis à vis de ses romans parce qu’il en parle ici ou là, mais ce n’est pas énorme (voire infime).
      Pour le reste, c’est un risque, oui… comme je le dis dans ma chronique, je me suis sentie perdue à plusieurs moments, et je pense qu’on est/sera un certain nombre dans ce cas là.

  9. Il faut absolument que je lise Oona et Salinger, ne serait-ce que pour tenter de me réconcilier avec Beigbeder (tu t’en souviens peut-être, avec L’amour dure trois ans j’étais restée sur une totale déception). Bisous à toi ! Ah et pour de grandes discussions, je choisirais… E.E. Schmitt je pense 🙂

    1. Oui, je m’en souviens très bien. Et comme je t’ai dit, moi même, je l’ai relu x temps après… ayant grandi et lui ai trouvé une saveur différente.
      Normalement tout devrait mieux se passer avec Oona & Salinger (ou même « un roman français », je ne sais pas si tu l’as lu).
      Je comprends pour EES, tu vas lire son dernier au fait?
      Plein de bibis.

      1. Je ne connais pas non plus « Un roman français », je me tournerai vers celui qui me tente le plus entre les deux alors. 🙂 Oui j’ai très envie de lire son tout dernier. Il a l’air d’être spécial mais je suis sûre d’y trouver énormément de choses intéressantes. Pendant une interview, il parlait justement de ces expériences dans le désert et j’avais adoré l’écouter en parler. 😉

  10. J’ai parfois un peu de mal avec Beigbeder (même si je trouve qu’il écrit très bien ^^), pourtant, grâce à ta chronique, j’ai bien envie de découvrir ses interviews et ses auteurs que je ne connais pas du tout !

    1. Ah oui, j’avais moi aussi beaucoup aimé quand il y est allé ! (Bon en même temps, il me convainc facilement) Je comprends qu’on puisse avoir des à priori. Crois-moi, je ne vais pas te faire la morale puisque j’en ai aussi sur certains… mais si ça te fait peur, et si tu as envie de commencer avec Beigbeder, essaie peut-être avec « un roman français », et ensuite « Oona & Salinger ». 🙂

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